Le pot à crayon

Avec un crayon, on peut écrire dessiner, faire de la musique en tapant partout avec. On peut créer avec un crayon.Alors imaginez ce qu'on peut faire avec un pot à crayon!
 
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L.Hubs
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MessageSujet: Vivre   Ven 26 Sep - 22:02

Il faisait froid sous Nora, très froid. Beaucoup l'avaient appris à leur dépend, souffrant du rhumes, fièvres, et autres maladies que la sous-alimentation récurrente ne faisait qu'accentuer. Mais on finissait par s'y faire. La morsure des courants gelés sur la chair, la faim, l'ennui, la douleur provoquée par les coups. Ce n'était plus rien, au final, lorsqu'on nous arrachait tout ce qui faisait de nous un homme. Les mois passaient, se perdaient, n'existaient plus. Ceux qui abandonnaient l'espoir se noyaient dans le flot d'un temps devenu flou, y laissaient leur conscience. Les rares à ne pas être brisés vivaient sur les coquilles vides qu'étaient devenus leur camarade, craignant de finir comme eux. D'autres, désespérés, se rebellaient et finissaient par se confronter à une violence sans égale, distribuée avec plaisir. Plus rares, ceux à chercher dans le calme la paix ne tenaient pas bien longtemps. Les martèlements verbaux incessants finissaient par les fissurer, puis un choc quelconque suffisait à les faire voler en éclat. Ils étaient autrefois dignes, emplis de fierté et de volonté. Ils devenaient domptés, abêtis, ahuris. Et même eux n'auraient pensés à s'en plaindre. On finissait toujours par se résigner. Par se convaincre que sa vie ne valait plus rien, que son existence était vouée à satisfaire une cruelle vengeance. On entendait souvent dire qu'il fallait être particulièrement fort pour survivre mentalement à cette épreuve. C'était faux. Il fallait s'élever bien au dessus de ce niveau, disposer d'une volonté hors du commun, savoir faire abstraction de la douleur, de la solitude, de l'inconfort, de l'humiliation. Il fallait oublier tout sentiment pour devenir purement rationnel. Parmi ceux qui y parvenaient, presque tous se suicidaient, ayant compris que la vie ne valait plus la peine d'endurer toutes ces souffrances. Mettre fin à ses jours demandaient un courage que peu avaient. Enfin, il y avaient ceux ayant encore plus de bravoure. Les rationnels ayant conservés l'envie de vivre. Le rationnel ayant conservé l'envie de vivre.

Le silence régnait dans la cellule. Séparée du couloir par de simples barreaux d'aciers, elle ne semblait pas appropriée pour un prisonnier de cette envergure. Mais qui n'était pas un prisonnier d'envergure ici ? Tous avaient commis meurtres ou viols, sur des personnes importantes, et on les avait transféré ici. La Cage. La prison la plus sécurisée de Valato. Une seule personne s'en était évadée. Il lui avait fallu huit ans pour concevoir son plan et, sitôt un pied mit hors de Nora, elle fut abattue. Pour faire court, ceux qui tentaient d'échapper à leur pénitence éternelle écopaient d'une peine de mort. L'endroit avait été bâti à plus de dix mètres sous la surface et était surmonté d'une immense plaque de roc naturelle, qu'il aurait été insensé de chercher à creuser. L'architecture était des plus simples : un long couloir sur lequel venaient se greffer les cellules individuelles, meublées uniquement d'un sac de couchage et d'un banc en pierre. Les gardes, armés jusqu'aux dents, allaient se ravitaillé à l'extérieur, dans un autre bâtiment autrement plus accueillant. Quant aux prisonniers, ils se faisaient servir un plateau repas de temps en temps . Éventuellement. Si cela était vraiment nécessaire à leur survie. C'était le roi William Pendragon qui avait fondé cet établissement pour punir les criminels de guerre. Kunz avait approuvé, et même si Snori s'était montré quelque peu réticent les premiers mois de sa montée au pouvoir, il avait fini par constater l'efficacité de la chose. Ce n'était pas par hasard si l'Oran avait le taux de criminalité le moins élevé de Valato. Au centre de ce lieu lugubre que la lumière du jour n'éclairait jamais résidait l'homme encore vivant ayant commis le plus grand crime à ce jour. Accusé de multiples meurtres, il avait plaidé coupable. Parmi ses victimes, un chef d'état, un maître-savoir, quatre généraux d'armée et plusieurs officiers ; sans compter des dizaines de civils au cours de la guerre. Et dans sa cellule régnait le silence.

Iyoh Tzumihi, assis en tailleurs dos aux barreaux, tenait un livre au creux de ses mains. Il feuilletait, calmement, à faible allure, prenant soin de dévorer chaque mot, chaque précieux tesson de connaissance. Peu bénéficiaient du privilège d'avoir été lettré. On lui avait volé son enfance, sa famille, son bonheur, mais force était de constater que son éducation auprès des Ombres lui avait beaucoup apporté. Aujourd'hui, il mettait cela à profit. Un savoir pouvait être une arme redoutable, au même titre qu'une lame. Un savoir combiné à une lame créaient un combattant suprême. Cela, Gladys puis Athis le lui avaient fait comprendre. Il avait été trop ambitieux, trop fougueux, pour comprendre ses erreurs. Cela l'avait mené dans ce trou où il moisissait depuis cinq longues années. La première n'avait été que souffrance. La seconde néant. La troisième résignation. Et les deux dernières érudition. Ayant fait preuve de bonne conduite, on lui avait apporté des livres, en quantité, qu'il dévorait à longueur de journée. Mais il ne se contentait pas de les lire pour le plaisir. Il apprenait, comparait les points de vue, les philosophies de chacun de ces grands auteurs. Il mémorisait des langues, des cultures, des techniques. Broderie, menuiserie, combat à la hache, chant. Tout était bon à prendre. Tout était bon à assimiler. Tout ce qui lui permettrait de devenir peu à peu quelque chose d'autre, de supérieur. Son intérêt principal avait néanmoins été l'histoire du continent, avec l’émergence des trois grandes puissances. Il lui avait fallu, pour comprendre une majeure partie des rares ouvrages traitant du sujet, se familiariser avec l'hovoïte ancien, autrefois langue universelle. Il avait reçu, pour ce faire, l'aide inattendue d'Alderon Fushy. Un homme aux motivations floues, dont il avait bon compte de profiter sans se poser de questions.

Comme beaucoup le savaient déjà, Valato était autrefois peuplées par de nombreuses tribus et clans barbares, se livrant une guerre constante pour le contrôle des terres fertiles. La sédentarité était le trésor le plus précieux, l'agriculture un idéal, l'élevage un rêve. Armes et projectiles ne suffisaient pas à départager les humains. Les rares qui, parmi eux, possédaient un don quelconque, étaient traités comme des parias, des monstres. Vint alors le jour où fut trouvé le seigneur des bêtes, « Ohihir », porté par un parleur. Le premier des artefacts. Encore juvénile, il accorda sans hésiter sa puissance à son camarade, qui fut, longtemps, l'être le plus puissant de Valato. Joï'ra le dieu loup. Joï'ra le fort. Joï'ra l'invincible. Joï'ra le trahi. Ohihir attira toutes les convoitises et poussa le fils du maître parleur à tuer son paternel, récupérant son précieux bien. « Athis », l'influent, fut découvert, quelques années plus tard, par un siffleur, et la guerre fratricide débuta. Ohihir, mûrissant, tentait d'enseigner aux hommes la paix. Athis leur montrait que seul le chaos avait valeur de vérité. Tous deux se confrontèrent, à de nombreuses reprises, depuis si longtemps que nulle date ne fut retenue. Au cours de leur lutte, d'autre artefacts apparurent. Certains furent oubliés, d'autres parvinrent à surpasser la majesté de leurs aînés. Belwur, le malfaisant, représentait tout ce que l'homme cherchait en un artefact. Une puissance destructrice, sans équivoque, qui permettait à son porteur de renverser à lui seul l'issue des conflits. Mais l'humanité était fatiguée de ces luttes. Les adorateurs de l'artefact formèrent Naïlika tandis que les guerriers de chair se rebellant contre le règne des artefacts se réunirent et établirent Luuwr. Un nouveau paramètre nommé nation vint s’immiscer dans la complexité du cercle de violence établi. La suite, plus encore, était connue du grand public, et ils voyaient aujourd'hui une aire de paix se dessiner après ces millénaires.

Mais ce n'était pas la partie visible de l'iceberg qui avait intéressé Iyoh. La part de mystère persistante se trouvait évidemment du côté des artefacts. Qu'étaient-ils ? Qui, qu'est-ce qui les avaient créé ? Eux même disaient ne pas être des dieux, et ne semblaient rien savoir sur leur origine. Dana ? Reingleff? Fallait-il croire en ces entités supposées et fainéantes, imparfaites ? Non, la réponse se trouvait du côté des reliques oubliées. Quelques unes revenaient, souvent. Le maître des foudres. La combattante diurne. Le démon du givre. Tant, qui avaient émergés avant de disparaître, écrasés par le poids des grands artefacts de ce monde. Un seul se démarquait régulièrement, sans que jamais nul ne soit tenu d'écrire à son sujet quelque chose de semblable à ce que les auteurs précédents notaient. On lui avait donné multiples appellations, dont la plus courante, en cet ancien dialecte, signifiait « lui-qui-distord ». Phonétiquement retranscrit, il aurait aujourd'hui été nommé Solunthes. Un nom qui, jamais, n'était parvenu aux oreilles de l'ancienne Ombre. Comment, pourtant, un être d'une telle importance, évoqué à même fréquence que Belwur, pouvait-il avoir été oublié de tous ? Nul écrit ne décrivait son déclin. Un certain Fol'wir'Yom le disait allié d'Athis ; tandis que Lin Akalam le décrivait comme ennemi de tout artefact. Enfin, Raïzi'Kiliki en parlait comme d'un simple observateur de la lutte de ses confrères. On trouvait également trace de sa personne dans les rites vaudou, comme d'une divinité empruntant la forme d'un corbeau, d'un dragon, d'un homme ou d'une ombre. Enfin. Un tel savoir, si vague, ne pourrait servir Iyoh.

C'était en ce début de saison froide que, installé torse nu dans sa cellule, il termina une énième fois la lecture d'un ouvrage rédigé par Poroa Lilloh, première maîtresse-savoir de l'Oran, ayant vécu bien avant l'époque de la dynastie Pendragon. Une femme d'exception que celle-ci, ayant vécue opprimée, se voyant refuser toute considération de la part de la gent masculine. Apprendre était prohibé pour les femelles. Alors elle s'était enfuie, avait voyagé, seule, à travers tout Valato. Elle fut, au cours de sa vie, une porteuse d'Ohihir, qui partagea de nombreux savoirs avec elle. Puis, au bout de quelques mois, elle abandonna l'artefact, jugeant sa présence néfaste au bon déroulement de sa quête spirituelle. La femme continua, voulant aborder une connaissance jusqu'à lors obscure, celle de la perception du monde. Hovoïtes, Naïlikans, qu'importait, elle discuta avec des valati de toute origine, notant leur vécu, leur ressenti. Elle rencontra les porteurs de tous les artefacts connus, pu entrer en communication avec leurs avatars, et retourna à Nora, à l'orée de sa mort, pour écrire son seul et unique parchemin. Ses mots, sagement rédigés, avaient été divisés en trois chapitres. Néant. Chaos. Moi. L'enfant se développait d'abord, inconscient de l'existence propre de son environnement. Pour lui, le monde n'était que terrain de jeu, sans substance, sans complexité. La pensée de l'enfant était piètre. Néant. Puis l'enfant grandissait. Il comprenait. Se rendait compte du non-sens qu'il était contraint d'accepter. Ses comportements devenaient contrôlés. Il se savait enchaîné mais ne pouvait parvenir à se libérer. Il ne savait comment survivre sans désespoir. Il ne parvenait plus à ne plus être. Chaos. Enfin, il pouvait comprendre ce qu'était le monde. Après l'avoir vu néant. Après l'avoir vu chaos. Le monde n'était que ce qu'il voyait. Le seul monde exister passait par lui. Il était le monde. Moi.

-Jeune homme...

Iyoh n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui s'adressait à lui. Un seul être sur cette terre lui parlait encore sans dédain ou haine. Il pivota toutefois lentement pour lui faire face, révélant un corps maigri mais toujours musculeux, ainsi qu'une longue chevelure désordonnée et une barbe broussailleuse. L'ancien némésis du nouveau roi de l'Oran demeurait beau garçon, mais semblait avoir vieilli de bien plus que cinq ans. Fushy tenait dans sa main un libre à la reluire de cuir, fort peu épais, portant un titre gravé en lettres d'or. Les gardes du couloir étaient quelque peu dérangés que l'actuel régent fasse preuve de tant de petites attentions envers le criminel le plus hautement surveillé au monde, mais ils ne pouvaient aller contre la volonté et, après tout, du moment qu'il restait derrière les barreaux, cela leur convenait.

-De quoi s'agit-il, maître Fushy ?

Sa voix aussi avait changée. Elle conservait cet aspect juvénile, à peine grave, et avait perdu toute trace de haine, d'autorité implacable, de violence innée.

-C'est un ouvrage rédigé par un ami, répondit le vieil homme. Il pourrait tout aussi bien s'agir d'un message, ou d'une parabole...les hommes de lettres apprécient les énigmes. Je préfère vous laisser la surprise de cette découverte.

Sur ces mots, la main tortueuse de l'expulseur se glissa entre deux barreaux, déposa le livre sur le sol pierreux de la cellule, puis son propriétaire se redressa, prêt à retourner à ses occupations administratives. Iyoh s'empara du cadeau, l'entrouvrit, le referma aussitôt, et, toujours assis, interpella le régent.

-Maître Fushy, un instant. J'ai une question à vous poser.

L'ancien leva un sourcil, intéressé. D'accoutumée, Tzumihi ne répondait que par des monosyllabes, et ne prenait guère d’initiative pour rendre leurs échanges un tant soit peu intéressant. Cet homme aurait eu besoin d'être plus sociable.

-Pourquoi faire tout cela pour moi ?
Les gardes présents sur les lieux tendirent à leur tour l'oreille, curieux de savoir ce qu'allait bien pouvoir répondre le second du roi Pendragon. Un sourire se peignit sur les lèvres de celui-ci.

-Prenez cela comme de la reconnaissance, monsieur Tzumihi. Vous êtes l'un des héros de cette guerre, et que vous le vouliez ou non, vous avez sauvé plus de vie que vous n'en avez prise. Grâce aux Ombres et notamment à vous, une guerre a commencé. Elle fut rapide et mit fin aux conflits qui déchiraient Valato. Vous avez incarné pour les naïlikans un idéal, une allégorie. L'homme capable de vaincre le prince de l'Oran. Mais vous avez perdu, anéantissant les espoirs de vos concitoyens. Nous avons pu les briser pour les refaçonner. Sans vous, Naïlika aurait peut-être gagné. Sans vous, les Ombres auraient tué Inès Vrag et récupéré Nigfol. En tuant Irwan Knell et Omer Gueldre, vous avez provoqué l'indignation et la colère du Sud. Vous avez été l'un de nos plus précieux alliés, Iyoh Tzumihi.

Rassurés, les gardes ricanaient en silence, profitant de l'humiliation dont venait d'écoper leur prisonnier. Iyoh demeurait de marbre. Il ne comprenait pas cet homme. Il ne voulait pas chercher à comprendre cet homme. Mais il savait pouvoir lui faire confiance. La relecture des quelques mots inscrits sur la première de couverture le lui confirmèrent. Cette nuit, il passerait à l'action. Les bout de ses doigts en crépitaient déjà d'impatience, pourtant il faudrait se contenir, quelques heures encore. Quelques heures de plus après des années. Néant, Chaos, Moi. Il n'avait pas besoin de la peur. Il n'avait pas besoin de l'hésitation. Ni de l'impatience. Iyoh referma les yeux, se plaça en tailleurs, avant-bras sur les cuisses, yeux fermés. Les courants froids mordaient sa chair. Il les ressentait. Il en faisait abstraction. La faim le tiraillait. Il la ressentait. Il en faisait abstraction. Ses sentiments humains formaient un chaos. Il en avait conscience. Il en faisait abstraction. Le moi ne pouvait régner en permanence. Lui, le chaos, et le néant devaient s'accorder, trouver une alternance juste pour permettre de former l'idéal absolu. Pour atteindre le titre du seul ouvrage de Poroa Lilloh. Vivre. Ce soir.

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MessageSujet: Re: Vivre   Jeu 2 Oct - 16:48

Barakin Lefron était militaire de profession, promis à devenir sous-officier dans les semaines à venir si son efficacité se stabilisait à son niveau actuel. Il résidait habituellement à la garnison de Nabiaux, en périphérie de Nora, mais avait pu grâce à sa mutation s'installer dans la capitale oranienne, avec sa fiancée. Mariage, promotion, l'avenir s'annonçait radieux. La vie n'avait pourtant pas toujours été tendre. À six ans, Barakin perdit sa mère et son frère aîné sur un coup du sort, ou plutôt un coup de tonnerre. Quelles étaient les chances pour que deux promeneurs soient ainsi foudroyés ? Perdu, son père mit fin à ses jours quelques mois plus tard. On prit l'enfant en charge tout en lui faisant comprendre qu'il n'y avait pas grand choix pour un orphelin sans le sou, et il devint l'un des plus jeunes cadets de l'Oran. Au final, son éducation et son bonheur, il les devait à l'armée. Grâce à sa rudesse, il était devenu quelqu'un de respectable, avait pu trouver une voie. La troisième Grande Guerre fut, particulièrement, un révélateur de ses ambitions, de sa volonté de servir son pays. Il fut chargé, avec la trente-deuxième compagnie, de veiller sur l'île de Koïden, point stratégique ne devant absolument pas tomber aux mains de l'ennemi. Ils n'eurent pas à combattre, à leur grand bonheur : nul, même parmi les soldats, n'aimait devoir prendre une vie. Mais suite à ses bons et loyaux services, il fut nommé gardien pénitencier dans la Cage.

Aujourd'hui, du haut de ses vingt-huit ans, il avait tout ce dont il pouvait rêver. Une situation stable, des amis à foison, une épouse adorable. Et du haut de son mètre quatre-vingt dix, à travers ses yeux azur, derrière sa tignasse ondulée, Barakin allait devenir papa. Dès ce soir, lui et sa promise partiraient pour les côtes Sud de Luuwr, où ils couleraient des jours heureux en attendant que la future madame Lefron donne vie. Elle en était au sixième mois de gestation. La paix les attendait. L'océan à perte de vue, l'air iodé, les balades nocturnes main dans la main, les festivités et la gastronomie locale. Leur premières vacances en tête à tête. Les premières que lui prenait de toute sa vie. Il avait hâte de voir le soleil se coucher alors qu'il venait tout juste de se lever et qu'il était déjà dans les rues, en route vers la prison souterraine. En chemin, il se stoppa net pour observer un corbeau s'étant posé sur une balustrade, tout proche de lui. Étrange. Ces volatiles évitaient avec assiduité toute proximité avec les humains, à moins que ceux-ci ne soient en état de décomposition. Mais cet individu, dissident, se laissait effleurer, voire caresser. Barakin adorait les bêtes, quelles qu'elles soient. Insectes, immenses mammifères, poissons, reptiles. Tout s'avérait être à ses yeux sources d'émerveillement, signe qu'il avait su garder sa curiosité infantile. Une qualité que beaucoup appréciaient chez lui. On l'aurait d'ailleurs décrit comme un homme sympathique, gentil, parfois un peu tête en l'air mais soucieux du bonheur d'autrui. Certes, il n'était très éloquent et ne disposait que d'une culture générale somme toute sommaire, mais il savait prendre les bonnes décisions au bon moment, se faire écouter, et se ranger en oubliant son ego. Un bon soldat. Un homme de bien.

Il titilla le corbeau quelques instants, et alla droit vers la salle des gardes, vers la sortie Ouest de Nora. La bâtisse faisait bien ses cent mètres de long et moitié moins de large. En son centre, un escalier s'enfonçait sous terre, vers le long dédale de couloirs où se terraient les pires criminels de Valato. La plupart des employés n'y mettaient jamais les pieds ; lui y était déjà allé à quelques reprises. C'était le cas en ce jour. Arrivé aux vestiaires, il enfila sa tenue officielle, passa sa rapière à sa ceinture, et alla se présenter, comme de coutume, à l'officier révérend. Le major Erniel, un petit homme nerveux, aux cheveux coupés en brosse, toujours suspicieux de toute chose. Il détestait qu'on discute ses ordres qui était, il fallait bien l'avouer, souvent pertinents, si ce n'était toujours. Il aimait donner ses directives individuellement au petit matin, s'assurant de l'équilibre de l'établissement dont il avait la charge. Barakin entra dans son bureau, exécutant aussitôt un garde-à-vous parfait.

-Repos soldat, fit Erniel. Lefron, j'ai une tâche particulière à vous confier, alors écoutez moi bien. Ce soir, une demi-heure après le coucher du soleil, vous allez ouvrir la plaque. Vous ne demanderez pas pourquoi. Compris, Lefron ?

-Oui monsieur !

-Alors rompez ! À la cage.

-Oui monsieur !

Le soldat claqua des talons et s’exécuta, s’engouffrant dans les escaliers dont l'extrémité était si lointaine qu'elle en était assombrie. Arrivé à la dernière marche, il dut faire signe à l'un de ses collègues, derrière une vitre, afin qu'il ouvre la plaque. Faite d'acier, épaisse d'un demi-mètre, elle était totalement impénétrable et bouchait la seule sortie de la Cage. Même si quelqu'un parvenait à quitter sa cellule, il ne sortirait jamais de ce caveau. Pourquoi Erniel voulait-il qu'il l'ouvre le soir venu ? Il n'en savait rien, et ne voulait même pas le savoir. Il l'ouvrirait, voilà tout. Une fois de l'autre côté, on se retrouvait dans un univers sombre, éclairé seulement par quelques timides lanternes. Beaucoup de prisonniers criaient leur haine, mais la plupart restaient silencieux, abattus, rongé par le désespoir. Le temps et la solitude leur avait fait perdre ce qu'ils avaient d'humain. Barakin enfila ses gants de latex et avança d'un pas assuré, sachant pertinemment ce qu'il avait à faire. Le futur père n'était pas seulement un garde décent, mais surtout un médecin de guerre. Il intervenait pour les contrôles de routines, ou lorsque les guérisseurs ne pouvaient pas agir. Aujourd'hui, c'était au tour de Tzumihi, celui du fond. Malgré ce que le tout venant disait de lui, il s'avérait poli à défaut d'être sympathique. On n'aurait pas imaginé qu'un meurtrier puisse lui ressembler. Barakin fit signe au garde de lui ouvrir la grille, laquelle fut refermée aussitôt qu'il eut pénétré dans la cellule. Iyoh, allongé à même la pierre, mains croisées sur le ventre, tourna la tête pour l'observer et se redressa lentement.

-Contrôle de routine, annonça le médecin.

Le trancheur acquiesça en silence et se laissa aller à quelques manipulations, dévisageant le jeune homme, ce qui eut pour effet de le mettre mal à l'aise. Mais il était un soldat. La gène, l'hésitation n'avaient pas leur place. Au bout de quelques instants, il croisa le regard du prisonnier et y figea le sien.

-Quelque chose ne va pas ?

Iyoh prit encore le temps de plisser les yeux, semblant chercher les mots exacts à mettre sur ses pensées, et y parvint en une dizaine de secondes.

-Je me demandais ce qui pouvait vous motiver à venir vous assurer de mon intégrité, monsieur Lefron.

Ça, s'il savait à quel point cette question l'avait travaillé. Il avait les connaissances suffisantes pour anticiper les maladies, dans une certaine mesure pour les guérir si elles étaient déjà installées. Un savoir suffisant pour sauver des vies, un savoir à mettre au service du bien. Mais qu'était-il, ce bien, dont tout le monde parlait à tort ? Comment juger si une vie avait plus de valeur qu'une autre ? Si une personne méritait plus d'être soignée qu'une autre ? La réponse n'existait pas. Il n'y avait qu'une vérité dont Barakin pouvait être certain : une vie sauvée restait une vie sauvée. S'il pouvait aider, il aidait.

-Je suis médecin, répondit-il. Je soigne. J'aurais pu vous haïr, mais ça ne m'apporterais rien. Alors je fais ce qu'on me demande de faire.

Un sourire cynique se peignit sur les lèvres de l'assassin.

-Quoi ? Vous obéissez, sans réfléchir ? Sans états d'âmes ?

Barakin, pendant que son patient parlait, resserrait un bandage à son bras droit, suite à une légère entaille en voie de cicatriser. Il tira d'un coup sec en entendant la dernière question.

-Être soldat demande de placer sa pleine confiance en ses supérieurs. Pensez bien que si ce n'était pas de cœur, je n'aurai pas rejoint les bataillons.

Bien sûr. Les oraniens avaient eu le choix. On ne les avait pas enlevé à leurs parents, alors qu'ils n'étaient que des marmots, pour en faire des machines à tuer. Ils n'avaient pas connu ce traumatisme. Iyoh avait parfois tendance à reporter sa haine vers ceux qui avaient eu plus de chance que lui. Il lui fallait pourtant se contrôler. Barakin semblait être une personne honorable, juste. Si tous pouvait s'élever au moins à son niveau, Valato serait bien moins cruel.

-Excusez moi, je ne cherchais en aucun cas à vous offenser. Je ressens comme une tension au niveau des poignets.

-Sans doute est-ce du à votre interdiction d'utiliser votre pouvoir. Vous êtes le premier trancheur que je rencontre avec une telle contrainte, alors je ne saurai dire ce qu'il en est. Je repasserai la semaine prochaine, tenez moi au courant.

L'ancienne Ombre acquiesça. Ici, il ne pouvait manifester ses aptitudes. On avait été très clair à ce sujet : à la moindre étincelle, c'était l'exécution. Aucun risque n'était pris lorsqu'il s'agissait de combattants aussi redoutables. Son énergie électrique avait pourtant besoin de se manifester régulièrement afin d'évacuer le surplus, mais ça, les geôliers s'en fichaient bien. Et ce serait là leur plus terrible erreur.

-Docteur.

-Oui ?

-Vous auriez bon compte de rester à la caserne ce soir. Vous semblez indisposés. Seuls ceux en pleine possession de leurs moyens devraient assurer la surveillance. On ne sait jamais ce qu'il peut arriver.

Barakin sourit, amusé. Il était effectivement épuisé, mais n'aurait pas pensé que cela puisse se remarquer. C'était toutefois l'ironie de la situation qui lui tirait ce rictus. L'homme le plus haï de Valato le mettait en garde contre ceux de son espèce. Il en avait entendu des drôles de tirades, mais celle-ci valait son pesant d'or. Pour autant, il avait théoriquement raison. Les gardiens de la Cage étaient l'élite, et mieux valait céder sa place en cas de fatigue. La sécurité ne serait pas en reste ce soir de toute manière. Si on lui avait demandé d'ouvrir la plaque, c'était sans doute pour une opération importante, peut-être un transfert. Nul doute que l'effectif serait renforcé pour l'occasion.

-J'y penserai, fit-il à Iyoh, avant de faire de nouveau signe au garde qui lui ouvrit la grille.

Fushy visita à son tour le trancheur quelques heures plus tard, et repartit vers le palais royal. Nora vécu dans le reste de l'après-midi dans le calme le plus total. William Pendragon, à l'image de la cité portuaire, demeurait silencieux et souriant, en paix. Ses doigts appuyaient sans relâche les touches d'un piano en orme massif, dont s'élevaient des mélodies mélancoliques plongeant les couloirs vides de la demeure royale dans une ambiance surréaliste, sereine. Les domestiques assidus ralentissaient pour que les notes leur parviennent avec le plus de clarté possible. C'était une ode muette. À la vie, à la paix, aux larmes et à la joie. Personne n'oubliait le courage du jeune prince qui avait été aux côtés du peuple pendant cette longue guerre. Ses actes de bienveillance et sa simplicité l'avaient fait gagner en popularité, et on le respectait d'autant plus depuis qu'il avait décidé de devenir maître-savoir. Sans doute régnerait-il aux côtés de son futur neveu. Il serait alors un vieil homme empli de sagesse. Un vieil homme dont on écouterait les mélodies pour se souvenir de la chance qu'on avait d'être en vie. Mais ils avaient le temps. Le frère de Snori n'était qu'un jeune homme. Il lui restait tant de choses à vivre, tant d'émotions à ressentir. Autant de choses qu'il ne vivrait pas, autant d'émotions qu'il ne ressentirait pas. La main s'appuya sur sa bouche. La lame s'enfonça rapidement dans son dos. La musique se stoppa. On ne voyait pas sa vie défiler. On ne se souvenait pas des bons moments. On n'agissait pas en héros, ne lançait pas de dernière réplique. Il n'y avait ni courage, ni peur, ni regrets. On mourait, simplement. On mourait parce que le son du piano avait recouvert celui des pas de l'assassin. Le soleil se couchait alors que la ville abandonnait sa sérénité, et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. William Pendragon n'était plus.

-Chef Erniel ! Chef !

À la caserne, c'était la folie. Les soldats s'agitaient de toute part, la plupart du temps sans savoir s'il ne s'agissait que d'une mauvaise blague ou d'une véritable tragédie. Le seul héritier du trône avait été assassiné, et le fautif courait toujours. Qui était-il ? Quel était son mobile ? Aucune information n'était parvenue aux oreilles du major Erniel pour le moment, et l'officier ne comptait pas pour autant laisser les siens céder à la panique. Il criait des ordres à tout va, organisait ses troupes, replaçant chacun à son poste. Ses hommes, il les connaissait tous de nom, de vue. Un bon dirigeant devait pouvoir disposer sans délai des informations nécessaires, or le meilleur endroit pour les stocker restait son cerveau.

-Vingt-huit à trente-et-un, au palais ! Caporal, vous prenez le commandement ! Kiron ! Allez me chercher les traqueurs de la garnison ! Les autres, aucun changement ! Si l'ennemi est infiltré, il peut en vouloir à la Cage. Sur vos gardes !

Barakin avait presque cédé à la panique le temps d'un instant. Jamais, ô grand jamais, un membre de la famille royale n'avait été assassiné à même Nora. Tout l'Oran ne comptait d'ailleurs à ce jour qu'un attentat parvenu à terme : l'enlèvement d'Inès Vrag. Le compteur montait à présent à deux, et la réaction du peuple se faisait sentir. Pour les citoyens, le pays de l'Est était intouchable. Un havre de paix, inébranlable, et malgré son poids militaire moindre, un état puissant, glorieux. Si chaos n'était pas encore le terme approprié, son ombre se faisait toutefois grandissante. Impossibles à quantifier, les meurtres se faisaient déjà nombreux. De simples marchands, travailleurs, femme de chambres, tuaient ceux qu'ils savaient contre la monarchie. Les soupçons devenaient, faute de sang froid, preuves. Des demeures brûlaient, des étales étaient saccagées, et il était pour l'heure impossible de savoir s'il s'agissait d'événements isolés ou d'un groupe dissident ; mais les faits étaient là : Nora était en phase de s'auto-détruire. Mais Barakin devait rester fidèle aux directives reçues. Assis dans un coin, près d'une fenêtre, il tapotait nerveusement la table en attendant que la nuit tombe, ce qui ne tarda pas. Le médecin s'avança vers le premier sous-sol, d'où on pouvait ouvrir la plaque. L'un de ses homologues s'y trouvait déjà. Il le connaissait ; ils avaient fait leurs classes ensemble.

-Barakin ? Tu n'étais pas de garde ?

-Si, mais Erniel m'a ordonné d'ouvrir la plaque.

Son interlocuteur, interloqué, le gratifia d'un regard interrogateur.

-Je sais, moi aussi ça m'a paru étrange, mais tu sais comment est le major.

Pour sûr, il le savait. Erniel était du genre à élaborer des stratégies sans en parler à personne. Ses plans nécessitaient souvent l'ignorance de la part de ses subordonnés ; et dans des conditions telles que celle actuelle, on imaginait tout et n'importe quoi. Le chef avait peut-être trouvé un moyen de débusquer l'assassin, et cela avait un rapport, de près ou de loin, avec l'ouverture de cette masse d'acier qui bouchait l'escalier. Un lien logique semblait impossible à faire, mais ils étaient prêts à obéir sans donner leur opinion. Certains hommes étaient bons pour exécuter, d'autres pour penser. Savoir laquelle était sa place permettait à l'armée de conserver sa cohésion et, par extension, au pays tout entier de ne pas s'effondrer. Barakin abaissa le levier sans hésiter un instant. Le fracas produit par l'enclenchement du mécanisme retentit dans toute la Cage. Impossible pour Iyoh de ne pas l'entendre. Les soldats semblaient étonnés, mais ne se posaient pas de questions. C'était le moment. L'ex-Ombre relit une dernière fois le messages inscrit dans l'ouvrage apporté par Fushy. « Lorsque la porte s'ouvrira, porte Ouest, suivez le dragon ». Il n'avait pas pensé lui faire confiance au départ, mais qu'avait-il à perdre ? Ils auraient déjà pu l'exécuter depuis longtemps, après tout. Son corps ne tiendrait plus, de toute manière. Ce qu'il avait fait pendant cinq ans, personne d'autre ne l'avait jamais fait. Le pouvoir qui en résultait serait disponible au mieux dix minutes, et il ne pourrait jamais le réutiliser, mais le jeu en valait la chandelle. Assis en tailleurs, il se releva et fit craquer toutes ses articulations. Les deux soldats assignés à sa cellule se retournèrent aussitôt, lances à la main.

-Qu'est-ce que tu fous, Tzumihi ?!

Un éclat de vie brilla dans ses yeux perçants. Quel agréable sentiment. Il avait oublié ce que c'était que de se sentir complet. D'avoir l'ambition d'agir. D'exister autrement que dans les souvenirs malheureux. L'heure du chef des Ombres n'était pas passée.

-Je ressuscite.

Ses poignets luisirent alors avec une incroyable intensité, suivi du reste de son corps. L'un des gardes s'apprêtait à hurler, et n'en eut pas le temps. Iyoh avait dirigé ses doigts tendus vers lui, et une lame d'énergie longue de trois mètres y était apparue, transperçant la cage thoracique du soldat, avant de se rétracter en une fraction de seconde. Cinq années d'électricité accumulée, et il traversait acier, chair et os sans forcer. Il fendit l'air deux fois de plus, faisant à chaque occurrence apparaître une lame éphémère. Le second garde fut découpé en deux, nettement, au niveau de l'abdomen, tandis que les barreaux de la cellule tombaient au sol, fumants. Les soldats alertés ne tardèrent pas à apparaître aux extrémités du seul couloir qu'il pouvait emprunter. Celui qui était visiblement l'officier le menaçait d'une arbalète.

-Tzumihi !! Tu ne vas nulle part ! Refermez la plaque !! Ne bouges pas !!

Cheveux en désordre, barbe hirsute, Iyoh aurait eu l'air d'une brute écervelée sans ses yeux expressifs et son maintien évident. Cet homme était un véritable démon. Ils avaient eu tendance à l'oublier après l'avoir vu, misérable, enfermé pendant tout ce temps. Il lança un regard provocateur vers son adversaire principal et leva lentement le bras, le repliant sur son torse, tendant l'index.

-Pas un geste de plus !! Tzumihi !! Je vais tirer !

-Vas y. Tire donc.

Désarçonné, l'officier écarquilla les yeux et serra la mâchoire, puis poussa un gris guerrier avant d'appuyer sur la gâchette. Le carreau fusa droit vers le trancheur et partit en fumée au contact de l'aura électrique entourant son corps. Le sourire d'Iyoh se fit plus évident. Il avait tout misé sur la force de ses pouvoirs accumulés, et avait gagné son pari. Il n'y avait plus rien à craindre. Ses jambes se mirent en marche, de façon timorée, puis sa démarche gagna en assurance. Elles se souvenaient comment courir. Et elles le faisaient. L'assassin fonçait en direction du soldat, qui ne savait s'il devait continuer d'attaquer ou fuir. Son hésitation causa sa perte. Iyoh le percuta, faisant fondre et gicler sa chair d'une simple charge. N'importe quelle partie de son corps était aussi tranchante qu'une lame de mithril et plus résistante que n'importe quelle armure en cet instant.

-La plaque ! cria-ton. La plaque !

Mais il était déjà trop tard, Iyoh avait commencé son massacre. Quiconque s'approchait de trop près ou apparaissait dans son champ de vision finissait transpercé ou déchiqueté. Projectiles, lames, coups délétères, il disposait d'un arsenal complet. À son passage, les autres prisonniers hurlaient son nom, l'imploraient de les libérer. Ce qu'il fit avec plaisir. Il découpait en un éclair tous les grillages, permettant aux plus grands criminels du continent de retrouver leur terrible liberté. Bientôt, les ténèbres de la Cage furent remplacés par la lumière tamisée de la caserne. Le combattant grimpait les marches quatre à quatre, lançant au passage un regard à Barakin, derrière la vitre. Ce dernier venait de comprendre. Le corbeau. Il n'avait pas rencontré le major ce matin. On ne lui avait jamais donné l'ordre d'ouvrir la plaque. Et à cause de lui, c'étaient une vingtaine d'hommes plus dangereux les uns que les autres qui prenaient possession des lieux. Sans se retourner, Iyoh désigna le médecin et s'adressa à ses co-détenus.

-Je tue quiconque s'en prend à cet homme.

Personne ne contesta. Ils savaient que de sa part, la menace avait valeur de promesse. En vérité, Iyoh avait la tête ailleurs. Peu lui importait la vie de Barakin, il devait rejoindre la porte Ouest. On lui donnait la possibilité de faire partie de quelque chose d'important. Peu lui importait le camp pour lequel il allait se battre, il ne voulait pas se contenter de vivre. L'épéiste fonça à travers la porte de la caserne sans l'ouvrir et marqua un temps d'arrêt en constatant que le ciel était aussi rouge qu'au crépuscule. Les flammes le teignaient. Nora, la paisible, se retrouvait incendiée. L'envie de se diriger vers le palais pour rendre visite à son vieux rival le titilla, mais il se retint et prit la direction du point de rendez-vous, en repérant vite le dragon dont il était question. Restait que la porte était gardée par une vingtaine de soldats. Son pouvoir allait s'avérer utile. Ses ennemis pointèrent tous leurs armes vers lui. Sans s'arrêter de courir, Iyoh croisa les bras sur son torse, puis les décroisa d'un geste vif. De chacune de ses mains émana une immense lame d'énergie, épaisse d'une cinquantaine de centimètres. Les oranniens furent annihilés, tandis que, quelques secondes après que le naïlikan l'aie passée, la grande porte en forme d'arche s'effondrait. L'électricité continua de crépiter autour du trancheur un quart d'heure durant avant de finalement disparaître, le laissant épuisé mais plus heureux que jamais. Iyoh ne savait pas vraiment vers où se diriger mais avait une certitude : ce dragon le suivait. Il volait à basse altitude, décrivant des cercles larges en s'éloignant de la cité au même rythme et dans la même direction que lui. Nul doute possible au vu de son comportement, cette bête était domptée. Ce qui semblait être une silhouette humaine le chevauchait d'ailleurs, confirmant son hypothèse. Dans ce cas, cet allié devait probablement attendre qu'ils soient suffisamment éloignés. À moins qu'il n'attende d'être remarqué ? Ne craignant plus grand chose, l'évadé s'arrêta, en profitant pour rendre un souffle qui se faisait court. La créature ailée vint alors se poser avec brutalité, soulevant la terre à son passage, et un grand garçon en descendit avec agilité. Il le dépassait bien d'une tête, avait des beaux cheveux blonds, et une assurance qui n'avait rien d'humaine. Deux lames pendaient à sa ceinture, et quelques corbeaux le suivaient. L'Ombre se redressa mais n'eut pas le temps de prendre la parole, le nouvel arrivant l'ayant devancé.

-Ton évasion était impressionnante, humain. J'ignorais que les tiens pouvaient déployer de tels pouvoirs.

Fallait-il jouer le bluff et prétendre que cette puissance était encore sienne ? Cela pourrait lui donner un léger avantage, mais son petit doigt lui disait qu'il serait impossible de le tromper, car un fait paraissait évident : l'homme qui lui faisait face portait un artefact.
-Non, j'en serai incapable. C'est vous qui êtes responsable du chaos en ville ?

-Oui. Iyoh, si tu n'as nulle part où aller, je te recommande de me suivre. Un ami commun souhaite te rencontrer.

Un ami. Comme s'il avait des amis. Le ton du grand blond était d'ailleurs assez significatif du fait qu'il ne considérait pas non plus cet inconnu comme un véritable camarade, mais soit, il n'avait effectivement nulle part où aller, et une petite idée de l'identité de la personne dont ils parlaient. Un homme lié aux artefacts qui ferait office d'allié, ça ne pouvait être que son ancien subalterne.

-Je veux bien vous suivre. Vous êtes ?

-Solunthes.

La réponse avait fusée de la bouche du garçon, et un sourire se dessina sur les lèvres des deux interlocuteurs. Une nouvelle alliance venait de naître.

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