Le pot à crayon

Avec un crayon, on peut écrire dessiner, faire de la musique en tapant partout avec. On peut créer avec un crayon.Alors imaginez ce qu'on peut faire avec un pot à crayon!
 
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 L'utopie

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Haedrich
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MessageSujet: L'utopie   Sam 10 Déc - 10:23

L'UTOPIE


*

Robert Lasalle s'abrita derrière une voiture renversée. Des gens couraient, mouchoir sur le nez, pour ne pas respirer les gaz lacrymogènes balancés par les C.R.S. Robert remonta le col de son polo pour se protéger le nez, vérifia que la voie était libre. Plus bas sur le boulevard, quelqu'un criait, on entendait des explosions de lacrymogènes et de cocktails Molotov, le bruit des pavés rebondissant sur les boucliers des C.R.S. Robert repartit en courant, et remonta la rue Auguste Comte, où il s'abrita sous un porche. Un groupe de jeunes passa en courant. L'air vibrant de cris était saturé de fumée et de gaz. D'autres personnes passèrent encore, en courant.
Abrité sous son porche, Robert put respirer. Il attendit ici quelques minutes, à l'affut du moindre bruit suspect. Il s'assura que tout était calme, jeta des coups d'yeux prudents dans la rue, puis repartit en marchant vite, et bifurqua sur la rue Guynemer, longeant le jardin du Luxembourg. Ici, l'air était plus respirable. Il marchait toujours d'un pas rapide.

Tout en marchant, il réfléchissait aux évènements de ces dernières semaines. Tout était allé si vite. Les premières émeutes, les premières manifs, puis l'évacuation de la Sorbonne, où Robert étudiait en maîtrise de droit. Une soif légitime de liberté selon lui, et l'espoir indicible que ne parvenaient pas à ternir les violences des deux camps. Certes, il y avait eu des blessés, et même, parait-il, des morts. Robert lui-même avait été légèrement blessé, l'autre jour, sur une barricade, par un pavé renvoyé par un CRS mécontent.
Sur le mur d'un immeuble devant lequel il passait, un graffiti disait «CRS= SS».
On parlait de révolution. On luttait pour la liberté. On était des soldats d'occasion qui se battaient pour une cause noble.
«La chienlit» avait dit le Général. Terme désuet pour président désuet.
Robert ne voyait qu'une issue possible à ces conflits qui s'éternisaient et se généralisaient: la démission du gouvernement et le triomphe de la liberté. Une société plus juste et plus libre allait émerger.
Perdu dans ses pensées, Robert se rendit compte qu'il était déjà onze heures et que les autres devaient l'attendre au «Buron». Les autres et Marie-France. Sa petite amie, qu'il avait connu l'année précédente sur les bancs de la Sorbonne. Il pressa le pas.

**


«Voilà le plus beau !» s'exclama Leduc, un verre de Suze à la main, une gitane sans filtre dans l'autre, lorsque Robert entra dans le bistrot.
- A ta santé, Grand Bob!» lança un autre, qu'on surnommait Jimmy, avant d'avaler cul-sec son énième verre de rouge de la matinée. Robert le remercia d'un signe de tête.

-Salut grand Bob, dit Roger Lac , en lui serrant mollement la main, avant de reprendre d'un air concentré le roulage de sa cigarette.

Grand Bob serra la main au patron, qui lui versa d'office un perroquet.

-Eh bien, Grand Bob, dit le patron, cette révolution, ça suit son cours?»
-Ça suit son cours» répondit-il sans enthousiasme, en fouillant ses poches à la recherche de son paquet de Gitanes. Il cherchait Marie-France du regard. Il la vit au fond du bar, attablée avec sa meilleure amie Michèle. Selon leur habitude, les deux filles papotaient en sirotant des panachés. Grand Bob trouva enfin son paquet, mit une cigarette à sa bouche, emprunta un briquet qui traînait sur le comptoir pour l'allumer, prit son verre d'apéritif, et se dirigea vers les filles, d'une démarche la plus virile possible, à travers la fumée et le brouhaha du bistrot bondé. Il entendit vaguement Leduc, déjà presque saoul, qui offrait de payer sa tournée générale.

Il adressa un immense sourire à Marie-France, et s'excusa d'être en retard. Elle lui dit que ce n'était pas grave, et il proposa de leur offrir un autre panaché. Michèle le remercia et s'excusa, dit qu'on l'attendait et qu'elle devait partir, et les laissa seuls.
Ils restèrent tous deux face à face.
«Tu veux un autre panaché?» demanda-t-il.
-Non, merci, je n'ai pas fini celui-ci.
-OK
Grand Bob commença à siroter son perroquet, puis écrasa sa cigarette dans le cendrier qui débordait.

-Tu vas y retourner cet après-midi? Demanda-t-elle.
-Il faut bien, répondit-il en lui prenant la main. Il la regarda dans les yeux, et prit son air le plus grandiloquent pour dire, avec un trémolo dans la voix: «nous nous battons pour une noble cause -une pause- et nous ne cesserons de nous battre tant que notre cause ne sera pas entendue!»

Marie-France le regardait d'un air fasciné.

«Comme tu parles bien!» s'écria Leduc, cette fois tout-à-fait ivre. «tu devrais écrire des discours, ou te présenter aux élections. Pas vrai les gars?»
-Ouaiiiiiiiiiiiis!» reprirent en choeur les quelques étudiants désoeuvrés et éméchés qui peuplaient le bar, sous le regard des vieux clients qui n'aspiraient qu'à s'imbiber le gosier en paix.

-Un discours, un discours... !! gueula Leduc, en gesticulant et en renversant de la bière partout. Et tous les autres reprirent:
-Un discours, un discours , UN DISCOURS!!!...
Robert sentit son visage s'empourprer, il commençait à transpirer. Marie-France rigolait, l'encourageant d'un signe de tête à faire son discours.

... UN DISCOURS, UN DISCOURS, UN...

Robert se leva, son verre à la main. Il leur fit signe de se taire. Seul Leduc continua de brailler: « un discours, un discours, un discours... »
-Ta gueule! Coupa un autre étudiant. Vas-y , Grand Bob.
Grand Bob le remercia d'un signe de tête. Il toussa pour s'éclaircir la voix, but une gorgée d'apéritif, reposa son verre sur la table. Le silence se fit dans le bar. Marie-France riait toujours. Le patron, amusé, arrêta d'essuyer ses verres et se prépara à écouter attentivement.
Un vieux, agacé, sortit en grognant, sans finir son Cinzano. Grand Bob toussa de nouveau, puis commença son discours improvisé:
«Chers amis, comme vous le savez, depuis des semaines maintenant, un combat fait rage au coeur de notre belle capitale. Un combat rude, un combat violent, mais un combat nécessaire et légitime, qui ne cesse de s'étendre. Bientôt, le pays entier se révoltera. -une pause, nouvelle gorgée d'apéritif- Oui, nous devons nous battre pour la cause qui est la nôtre.-tout en parlant, il gesticulait avec ses bras, il s'imaginait comme Jaurès ou Cohn-Bendit, comme Léon Blum, comme Mendès-France- Nous vivons aujourd'hui dans une société archaïque, sclérosée, à bout de souffle. En marche vers le progrès, nos vieilles traditions nous empêchent de courir. Nous sommes prisonniers de notre société, et nous devons changer les choses. Il n'existe qu'une solution désormais: la révolution, car, je crois, le mot n'est pas trop fort. Contre un pouvoir oppresseur et répresseur ,nous ne pouvons que répondre par la violence. Combattons noblement pour une noble cause! A moi Rousseau, Danton, Blanqui, Proudhon, Marx, Lénine! Et vive la révolution!!!!!»

Il regarda son auditoire qui après une temps de silence, se mit à applaudir. Marie-France applaudissait aussi. Il transpirait.

«Bravo, dit Leduc, ça c'était un beau discours! Viens, je te paye un coup, et à ta copine aussi. Venez.»

Alors qu'ils se dirigeaient vers le zinc, un rire gras et sonore éclata dans leur dos. Tous se retournèrent. Tout au fond du bar, un petit vieux, avec une casquette bleue, riait de toutes ses gencives édentées, les regardait d'un air narquois.



« Ah ça, petit, tu en as de la gueule! »
Il s'approchait à pas lents, regardait Robert d'un air menaçant.
« Tu peux faire de beaux discours, faire le beau devant les gonzesses, tout ça c'est des foutaises! »
-Comment?
-Parfaitement: des foutaises! La révolution, la liberté, l'égalité, le monde meilleur. Des foutaises, des utopies!
-Dis donc, pépé, intervint Leduc, en s'approchant du vieux...
-Pas touche! Cria le vieux. Puis, s'adressant de nouveau à Robert: je sais de quoi je parle. Quand j'avais ton âge, j'étais ouvrier. J'ai adhéré aux jeunesses communistes. J'ai aussi cru aux belles promesses de la SFIO, du parti communiste. J'ai lu Marx et Engels. J'ai manifesté, j'ai milité, j'ai collé des affiches et brandi des banderolles. J'ai gueulé des slogans. Pour quoi au final?
Il s'arrêta soudain de parler, et promena son regard désabusé de l'un à l'autre.
-Non, reprit-il , vous ne changerez pas le monde. Il y aura peut-être des avancées, mais le monde ne changera pas. Les révolutions, les barricades, il y en a eu des tas dans l'histoire: la révolution française, qui n'a servi que les bourgeois. La révolution russe, une utopie qui a fini en dictature, et ça continue en URSS, en Chine, à Cuba... Les trois glorieuses, la commune, 1936: foutaises, foutaises et foutaises!!
Robert avala sa salive, et répondit:
-Justement, cette fois, c'est la bonne. On en est tous convaincus, pas vrai les gars?
Quelques «ouais» hésitants lui firent écho.
-Non, reprit le vieux. C'est pas des jeunes péteux comme vous qui changeront le monde. Vous n'avez pas assez d'expérience de la vie, vous ne connaissez pas la profonde laideur de la nature humaine.
- Vous ne croyez donc en rien?» osa Robert, agacé.
Le vieux rit à nouveau, puis dit:
-Vous êtes encore jeunes, mais vous verrez: l'histoire n'est qu'un éternel recommencement. Aujourd'hui, vous êtes des petits soldats de pacotille. Mais dans vingt, trente ou cinquante ans, quand vous serez des parvenus, embourgeoisés, à l'abri du besoin, vous vous retournerez sur votre passé et vous vous rendrez compte que votre soi-disant révolution n'aura rien changé; vous vous rendrez compte que vous êtes devenus pareils, ou pires que ceux que vous combattez aujourd'hui. Vous serez passés dans l'autre camp.

Tous le regardaient d'un air médusé. Robert ne sut quoi répondre.
Le vieux farfouilla dans sa poche, sortit un billet qu'il posa sur le bar pour régler ses consommations, et se dirigea vers la porte. Avant de les quitter, il se retourna et leur dit:
-Je vous souhaite bien du courage pour votre révolution, messieurs. Bonne journée ,et bonne bourre. Puis il claqua la porte et s'éloigna d'un pas tranquille.

«Quel vieux con!» s'exclama Leduc.
- Alors, tu le payes, ce coup?» coupa Robert.

***

Robert et Marie-France étaient assis, enlacés, sur un banc au bord du fleuve. Le soir tombait gentiment, le soleil tirait sa révérence avec élégance, brillant de ses derniers feux derrière quelques nuages orange et confus . Quelques personnes passaient encore, indifférentes, sur les quais qui s’endormaient.
Au loin, on entendait toujours quelques émeutes, des voix sourdes qui se perdaient dans un crépuscule lourd de promesses.
Marie-France se lovait contre Robert, son bras droit lui entourait les épaules, il lui caressait le visage tout en contemplant le fleuve calme.
Il repensait encore aux derniers évènements, à l’incident du bar et à son discours improvisé, aux manifs de l’après-midi qui avaient été semblables à celles des jours précédents.
« Tu crois que tout ça va bientôt finir? »demanda-t-elle en lui caressant la joue.
-Je n’en sais rien… en tout cas, nous continuerons tant que le gouvernement ne cédera pas.
- Comment cela finira-t-il ?dit-elle d’une voix plus anxieuse.
-Aucune idée, une seule chose est sûre: l’ancien temps est révolu. Quoiqu’il arrive, nous entrons dans une ère nouvelle.
-C’est certain
-L’avenir est plein de promesses, dit-il en contemplant une nouvelle fois le crépuscule chatoyant.
-Embrasse-moi
Ils s’embrassèrent longuement, puis contemplèrent, tendrement, pendant de longues minutes, le soleil qui se couchait dans la Seine.


(à suivre....)

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Louis
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MessageSujet: Re: L'utopie   Lun 12 Déc - 21:49

Je me promet de lire ce texte plus tard dans la semaine! (pour ça que je le commente, sinon, il va partir des actualités!) J'éditerai quand je l'aurai lu
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Haedrich
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MessageSujet: Re: L'utopie   Jeu 19 Jan - 17:41


(suite et fin: )


****

Robert consulta à nouveau son portable, puis le posa sur son bureau, retira ses lunettes et se frotta les yeux. Il avait besoin de faire une pause. Il se leva, fit quelques pas dans le bureau.
Il observa son reflet dans le miroir au-dessus de la cheminée. Il contempla le front dégarni, les rares cheveux grisonnants qu’il lui restait , la barbe grise, le costume gris impeccablement taillé couvrant sa bedaine, et la cravate bleu ciel qui faisait ressortir la couleur de ses yeux.
Le stress s’installait, lentement, inexorablement, à l’approche de l’échéance. La campagne des législatives battait son plein et Robert y consacrait tout son temps, il devait se battre pour conserver son poste de député.
Il aurait volontiers fumé une cigarette, une gitane maïs, ou même des roulées comme à l’époque de la fac. Mais ça faisait près de quinze ans qu’il avait arrêté de fumer, sur les conseils de son médecin. Il avait compensé par la nourriture.
Sur le manteau de la cheminée trônaient quelques souvenirs, principalement des photos: celle de son mariage avec Marie-France, en 1970; celle du congrès d’Epinay; celles de leurs deux enfants, au centre, dans un cadre noir, une de sa mère, décédée l‘année précédente, dans sa centième année; une photo où ils étaient tous les quatre en maillot de bain -les vacances à Ibiza en 1983- une autre photo avec le Président Giscard d’ Estaing, à l’époque où Robert travaillait au Ministère, une en compagnie de Jacques Chirac, la photo de groupe d’un congrès du RPR…
Il traversa de nouveau la chambre, faisant craquer le parquet fatigué sous son poids, se dirigea vers la fenêtre et jeta un œil sur le jardin, où couraient les petits-enfants.
Nous étions dimanche et toute la famille -ou presque- se réunissait pour célébrer la victoire du deuxième tour - assurée selon les premiers sondages.
Dominique n’avait pas pu venir. Cela faisait longtemps que Robert n’avait pas vu son fils aîné, ce dernier se montrait un peu distant dernièrement.
Nathalie venait plus souvent à la maison, surtout depuis son divorce. Les enfants, âgés de cinq et trois ans, ramenaient un peu de vie dans leur grande maison , très calme le reste du temps.
On frappa à la porte.
« Entrez! »
Nathalie apparut dans l’entrebâillement, l’air un peu agacée.
-Papa, le repas est prêt
J’arrive, dit Robert, en saisissant d’un geste prompt le portable.
-Tu as vraiment besoin de ça?
-C’est que j’attends des appels importants
Nathalie leva les yeux au ciel et soupira. Elle devait encore être de sale humeur. Dans l’imposante salle à manger, tout le monde était attablé pour l’apéritif.

Les enfants, impatients, piochaient déjà dans l’assiette de gâteaux apéritif. Marie-France lui servit, selon son habitude, un verre de Pastis tandis qu’il vérifiait encore s’il n’avait pas de message.
Robert se saisit de la pile de journaux qui traînait sur le canapé, il alla s’asseoir en bout de table (sa place réservée), poussa son assiette et ses couverts, posa son portable en vérifiant encore qu’il n’avait pas de messages, et se plongea dans ses journaux, sous le regard agacé de Nathalie.
Cette dernière repartit à la cuisine tandis que sa mère servait les autres apéritifs.
« Robert, tu devrais poser ces journaux, nous allons passer à table » dit Marie-France.
-Oui oui, répondit-il évasivement sans lever les yeux.
Nathalie revint de la cuisine, avec un grand plateau rempli de petits fours tout chauds. Attiré par le fumet, Robert jeta un œil distrait par-dessus son journal, et dit à sa fille:
- Chérie, en passant, voudrais-tu allumer la télé?

Nathalie, excédée, laissa alors éclater sa colère, elle cria et jeta le plateau par terre, sous les regards médusés des deux enfants, de Robert et de Marie-France…

*****

Robert, interloqué, regardait le parquet jonché de petits fours
« Mais qu’est-ce qui te prend, tu es folle? »
- Assez, ça suffit, y’en a marre!!
Marie-France prit les enfants par la main et les conduisit dans la chambre.
-Mais qu’est-ce qu’il y a? s’énerva Robert, qu’est-ce qui te prend, enfin?
-Ce qu’il y a? Mais tu te rends compte de la manière dont tu te conduis? Dire que j’ai supporté ça toute mon enfance!
-Quoi?
-Je pensais que maintenant, à l’âge de la retraite, tu raccrocherais enfin;
-Ah, nous y voilà. Encore.
Marie-France redescendait seule, les yeux sur les chaussures.
- Ta famille, tu t’en fous, y’a que ton travail qui compte! Quand on était petits, c’était pareil, tu étais tout le temps absent, et quand tu étais là, tu t’enfermais dans ton bureau pour travailler!
- Peut-être, mais vous ne vous en êtes jamais plaints, que je sache! Cette maison, les vacances à Ibiza, les belles voitures, les maisons de campagne, les écoles privées, sans mon travail, vous n’auriez jamais eu tout ça que je sache!
-Mais ça n’a rien à voir!
-Est-ce votre bonheur que vous me reprochez?
-Elle t’a dit que ça n’a rien à voir.
Marie-France, jusque-là restée muette, s’était immiscée dans la dispute.
-Qu’est-ce que tu dis?
-Je dis, mon cher Robert, que tu t’es fourvoyé. Tu as fait une brillante carrière, c’est vrai, tu as toujours travaillé très dur, c’est vrai aussi, d’ailleurs souvent au détriment de notre vie de famille. Mais, si tu regardes en arrière et que tu réfléchis: est-ce vraiment cela que tu voulais devenir?
-Tu veux dire, un homme respecté, un politique à la carrière brillante?
-Je veux dire un arriviste, qui au fil du temps s’est assis sur ses principes pour se hisser au sommet, voilà ce que je veux dire!
Nathalie alla s’asseoir et se servit un grand verre de whisky. Robert, estomaqué, ne savait que répondre.

-Vrai ou faux, es-tu passé sans vergogne de la gauche à la droite? Tu as trahi ton camp, tu as trahi tes idéaux.

Robert ne répondit pas, se dirigea vers la bouteille de whisky.

-Tu te souviens de l’étudiant que tu étais, Robert? Tu te souviens comme tu étais enthousiaste, exalté? Quand tu passais des nuits à lire Marx?

Robert eut un sourire narquois et avala une grande rasade de whisky.
-Tu te souviens de mai 68? Des manifs, des pavés, des discours improvisés du « Grand Bob » ? Des barricades, tu te souviens?
Robert se souvenait douloureusement de cette époque qui lui rejaillissait soudain en pleine face. Il finit d’un trait son verre de whisky, et au moment où le liquide infâme lui brûla l’estomac, il se rappela soudain l’altercation avec le vieux, dans le bar.
Près de quarante ans après, la diatribe amère du vieil ouvrier lui résonnait inexorablement aux oreilles. Il fila dans son bureau en se bouchant les tympans, et s’y enferma à clef. Tout se bousculait dans son esprit. Le sang battait à ses tempes, les cris du passé lui résonnaient aux oreilles. Il s’assit sur le vieux fauteuil, retira ses lunettes qu’il jeta sur le bureau. Il se frotta longuement les yeux, les images lui revinrent.

Il se souvint de ce soir de mai, où le soleil se couchait dans la Seine, où il serrait sa fiancée contre lui en lui parlant d’un avenir meilleur. « Foutaises, utopies » avait prédit le vieux. Il ne s’était pas trompé.
Robert réalisait qu’il s’était trahi lui-même.
En 1968 il n’avait pas adhéré au Parti Communiste, mais s’était inscrit au PS. Il fut l’un des plus jeunes militants socialistes à avoir participé au grand congrès du parti en 1971, il avait même toujours quelque part, dans un tiroir, cette photo dédicacée par François Mitterrand. Son chemin avait été tout autre par la suite, gravitant dans les arcanes du pouvoir au gré de ses intérêts, frappant aux bonnes portes, fréquentant les bonnes personnes, et léchant les bonnes bottes.
Sa carrière politique avait été fulgurante et remarquable: il fut rapidement élu conseiller municipal, puis conseiller général à vingt-deux ans, député UDF en 1981, puis conseiller régional en 1986. Depuis 1986, il cumulait ces deux mandats, et avait de plus travaillé de longues années comme cadre dans différents ministères. Aujourd’hui, il se pavanait sous l’étiquette UMP, il était populaire, craint et respecté. C’est dire s’il avait réussi.
Il avait toujours été obstiné, âpre, impitoyable avec ses adversaires.

A soixante ans il se lançait à nouveau dans la bataille, malgré les protestations de son épouse. En avait-il trop fait? Avait-il délaissé sa famille? S’était-il fourvoyé? Sans doute.

Sa révolution avait tourné sur elle-même et était revenue au point de départ. On ne changeait pas le monde en jetant des pavés.

Il se leva, et alla regarder les photos sur la cheminée. Au milieu de tous ces souvenirs -dont certains l’embarrassaient- trônait cette photo de sa mère, personnage dur et insaisissable, au regard sévère et sombre dans son cadre noir.
Toute sa vie, on lui avait dit qu’il ressemblait à sa mère.
De toutes les photographies que contenait le dessus de la cheminée, celle-ci était la seule qui représentait quelqu’un qui ne souriait pas.
La mère de Robert avait été une personne dure, imperméable à tout sentiment. Travailleuse acharnée, elle avait toujours été comme ça, froide, distante, détachée, et elle était morte fidèle à elle-même, sans état d’âme, sans regrets et sans amour, au terme d‘une vie très longue.
Robert se demanda soudain s’il voudrait terminer sa vie ainsi, sans rien regretter ni être regretté.

Il resta ainsi de longues minutes, debout à contempler le portrait féroce de sa défunte mère. Puis, il regarda sa montre, et, calmement, se dirigea vers son bureau, sortit du papier à lettre, prit un stylo et commença à écrire:

« Neuilly-sur-Seine, le 17/06/2007

Je, soussigné Robert Lasalle, député UMP, Conseiller Régional, conseiller municipal, déclare par la présente démissionner de tous mes mandats législatifs. La présente décision prend effet ce jour à treize heures trente.
Cette décision a été motivée par des raisons personnelles.

Robert Lasalle. »

FIN
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